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« Mon journal, mon ami. » Notre page est ouverte ce 11 avril et nous espérons ne jamais la fermer, parce que nous aurons des textes à publier toute l’année. Promenade à la maison avec Lisa, ouvre la série de l’écriture pour tous  pour dire des maux, des rires, des histoire réelles, romancées, inventées. « Mon journal, mon ami » est une invitation à se libérer du confinement par l’écriture. A vos plumes !

 

Lire, écrire pendant le confinement… Promenade à la maison avec Lisa.

 
« Quiconque oublie son passé est condamné à le revivre.» - Primo Levi 
 
Première nouvelle… 12 Avril 2020
 
   Laureen marche le long de l’autoroute, le désespoir au ventre. Elle a rompu depuis trois jours avec l’homme qui pendant cinq années, a partagé sa vie. Elle ne sait pas ce qui lui fait le plus mal, est-ce la rupture ou le regret de n’avoir pas pris l’initiative de la séparation plus tôt ? Toute réflexion a pour l’instant abandonné son existence. Elle ne sait pas où la conduisent ses pas, elle marche, se sent isolée, perdue, la tête encore dans des projets qu'il faut à présent oublier. Comment ne plus penser à cet amour, cette douleur qui l’étrangle et que par orgueil elle ne veut confier à personne. Ses deux amies pourraient l’écouter, elles se sont toujours tout dit. Mais Daniela, à deux semaines d’un procès d’assises où son client risque une lourde peine, reste plongée dans son dossier pénal. Quant à Wendy elle semble épuisée par les secousses de son quotidien de guerrière. Journaliste désabusée, elle veut rassembler tous les textes qu’elle écrit depuis des années pour enfin sortir dit-elle, son best- seller.
- Ba mwen roche la !
- Mwen pa ni roche, kontinué chimin-ou jumpy !
Laureen est surprise de l’autorité dont elle vient de faire preuve, de cette force soudaine qui l’a poussée à réagir. L’homme qui l’a abordée précipite le pas, comme apeuré. Elle le regarde s’éloigner. Il s’arrête, s’accroupi pour chercher dans le gazon, la roche maudite. Insensible au soleil qui s’abat sur son dos tanné, il écarte l’herbe jaunie en marmonnant des mots impénétrables. De l’autre main il tient une pipe à crack, fabriquée avec un raccord d'angle de tuyaux. Les voitures se suivent lentement, à cette heure de la matinée l’autoroute est embouteillée. Laureen s’est arrêtée sous un pont, elle se cache des regards. Elle n’a pas vraiment le profil de ce lieu où toute forme féminine est inhabituelle. Des hommes zombies hantent d’habitude les bas cotés de l’autoroute. Grande, fine, élégante, ses traits soulignés par un discret maquillage, elle semble absente, le regard flottant. L’élégant jean signé d’une grande marque et la chemise de coton rose qui habillent son corps harmonieux, semblent la destiner à d’autres voisinages. Les automobilistes la regardent, étonnés de cette présence inattendue. 
Une BMW passe d’une file à l’autre. Derrière ses vitres teintées le chauffeur prend le contrôle de la route, se faufilant entre les rares véhicules qui respectent la distance de sécurité. Son bolide lui permet d’exprimer toutes ses frustrations, tous ses rêves de puissance. On se croirait dans un pays riche, les derniers modèles des marques françaises et étrangères sont déjà sur le bitume de l’île aux leurres. Le taux de chômage atteint les 60%, chez les jeunes, les allocataires du Revenu Minimum d’Insertion se comptent par milliers, mais faute de transports publics, les ventes de voitures neuves sont en constante augmentation. Les visages sont marqués par l’impatience et l’énervement que procurent ces incessants embouteillages vers la capitale. Le peuple est énervé, le pays rêvé n’est plus.
En direction du sud les automobilistes sont plus gâtés. Les enseignes publicitaires des nombreux commerces stimulent leur incontrôlable besoin de consommation. Une grande surface de tapis recrute ainsi sans effort sa clientèle, même si ses tentures ne sont pas vraiment adaptées au 29°qui s’abattent quotidiennement sur le pays. 
 
Laureen, sort de son sac sa tablette dans laquelle elle garde les pages du roman inachevé de son amie Wendy, qui a fait d’elle la lectrice privilégiée de ce qui deviendra un jour, peut-être, le best-seller de l’été tropical de leur île aux leurres. Des lettres adressées par courriels à une imaginaire amie, partie au ciel. Une forme de thérapie pour éviter le suicide qui tel son ombre, l’accompagne. Une écriture de fuite pour préserver sa vie. Amie du ciel par la force de la confiance, Laureen savoure ces lignes tracées avec une plume mouillée d’acide et de doute. Cherchant une lueur d’espoir, elle s’y réfugie comme derrière un paravent qui la protège des regards qui l’assaillent. Wendy dit trouver dans l’écriture un moyen de fuir toutes les déprimes, tous les amours impossibles. Elle explique son incapacité d’arriver au bout de son projet de roman par une citation puisée dans une de ses lectures : « Toute création est contenue dans les dix centimètres séparant la main d’un homme du cul d’une femme. L’homme brûle de poser sa main sur ce cul. S’il va au bout de son geste, si la femme l’accepte, ils se retrouvent dans un lit et font l’amour. Il y a jouissance : rien n’est crée. S’il ne l’ose pas, fou de frustration, il rentre seul, compose la Neuvième Symphonie, peint l’Homme au casque d’or, écrit La Divine comédie, ou s’attaque au Penseur ». Elle repense à leurs discussions sur le sujet :
    -  Tu vois, seuls les frustrés peuvent créer ! 
    -   Wendy, pour te justifier, tu évoques tout et n’importe quoi. Tes pannes d’ordinateur, la difficulté plus grande pour une femme d’écrire. Il faudrait réveiller Freud ou Lacan pour nous expliquer ta relation avec ton livre. L’auteur de ces lignes, n’a pas écrit que « Une saison chez Lacan ». Pierre Rey a publié plus d’un roman ! 
Dans un rire communicatif Wendy ajoute, comment « se plonger dans l’état de léthargie nécessaire qui laisse s’évader l’imagination » nous dirait Virginia Woolf ! Il nous faut gérer le quotidien et ce n’est d'ailleurs pas un hasard si depuis la nuit des temps les hommes ont toujours plus écrit de romans que l’autre moitié du genre humain. D’ailleurs tous les grands écrivains n’ont-ils pas à coté d’eux une femme qui les isole, les protège de tous les parasites qui peuvent troubler ou «dévier le mystérieux parcours de l’imagination»?  Pendant que monsieur écrit, madame s’occupe du fonctionnement du ménage, des enfants et du reste. Il faudrait lire Virginia Woolf, elle l’explique mieux que moi 
    - Je parie que tu ne désespères pas de trouver un homme pouvant jouer ce rôle de femme à tes cotés. Il n’y a pas qu’au ciel qu’on est dans les nuages ! 
Wendy si courageuse, où trouve-t-elle la force de contrarier les secousses de la vie ? Elle a aimé des hommes, ils l’ont abandonnée ou elle les a plaqués. Avec une désinvolture feinte, elle explique en riant « Est-ce ma faute si c’est jamais le même que j’aime chaque fois ? » Elle garde toujours la tête haute, mère de deux enfants elle affronte la vie avec détermination et écrit pour ne pas sombrer. Laureen ne se sent pas la force de résister mais le souvenir des joyeuses conversations entre ses deux amies et elle lui sort un timide sourire qui s’évanouit rapidement. Le jumpy s’agite, il s’est relevé, il reprend sa marche vers nulle part. Machinalement Laureen le suit pour se perdre avec lui dans le néant qui seul pourra la libérer de cette souffrance, de cette boule qui l’étrangle. 
 
Dans la ville de Grandmatin, au quartier Mangrove, elle croit pénétrer dans un autre monde, un autre pays. Les dealers vendent leur poison avec autant de facilité qu’une marchande de cacahuètes un jour de fête patronale. Le jumpy se fait bousculer violemment quand il essaie de négocier un « caillou » de crack contre sept euros, en dessous du prix du marché. Les chiens qui déambulent semblent plus en sécurité. Personne ne conteste leur présence.
    - Combien te faut-il pour acheter ta roche demande Laureen ?
    - Ki moun ou yé ? (Qui es tu ?)
    - Et toi comment t’appelles-tu ?
    - Jumpy ki nom mwen. Fout ou ka posé question sœur, ou sé an Babylone ?
Son sourire découvre ses gencives désertées par les dents que le crack a déchaussées. Quel âge à t-il ? Quelle était sa vie avant ? Il est brusquement redevenu trop crispé, il s’énerve, s’enfonce dans la ruelle du rêve menteur où se perdent toutes les dignités, toutes les valeurs. Il se retourne, elle est encore sur ses pas.
    - Ladjé mwen, pa suiv mwen, ou ké ni problèm !
Le ton est menaçant mais déjà autour de Laureen une dizaine de zombies dépenaillés commencent à vociférer. L’instinct de survie, inattendue dans un tel état de désespérance, se saisit de sa voix, comme un esprit malfaisant.
    - Boujé là, boujé mwen dit zot, kay ni mô ! (cassez-vous, je vous dis de vous casser, ça finira mal !)
Elle ramasse une bouteille, et avance déterminée. Les yeux des hommes zombies s’écarquillent. Ils sentent le danger possible. 
    - Sa zot lé, soti la ! (Que voulez-vous, sortez de là ! ) 
Le jumpy a surgi et lance un énorme caillou qui s’abat entre Laureen et les hommes zombies qui s’enfuient. Elle n’a pas le temps de répondre qu’il la tient par le bras et l’entraîne vers hors du dangereux sentier. Arrivé en bord de route, il maintient la pression, décidé à l’éloigner du lieu maudit. Sans parole elle lui tend un billet de 20 euros. 
    - Je vais m’acheter un caillou, attends moi là lui conseille t-il. 
Inquiète, elle choisit de se réfugier dans le bar le plus proche.
 
Laureen a posé son bras sur la nappe graisseuse. Une serveuse aux seins énormes avance nonchalamment vers elle, les mains posées sur ses débordantes hanches, les lèvres retroussées. D’un air méprisant, elle lui demande de passer sa commande.
    - Une bière Lorraine s’il vous plait !
Mi an lot pri an sa ! s’exclame la tenancière, immédiatement désaprouvée par un de ses clients.
    - Foutt ou mové Paulette !
    - Dan dé jou, bel linge ta la ka pwan la vol ! Dans deux jours ces beaux vêtements se seront envolés !)
Le ton est sans pitié. L’horrible femme dont le « Bar des amis du Rhum » se situe face à l’entrée du super marché de la drogue, n’a aucune compassion pour les épaves humaines qui échouent chez elle et font la prospérité de son commerce. Elle traîne ses savates et son mépris d’un bout à l’autre de l’immense salle, où alcooliques, drogués, chômeurs désespérés, paumés en tous genre viennent noyer dans l’alcool des chagrins insupportables. De son foulard s’échappent quelques cheveux blancs qui sur sa grosse tête de bœuf n’ont déposé aucune sagesse…
 
Pendant une trentaine d’année, son bistrot fut le lieu de rencontre des coupeurs de canne, après leur dure journée de labeur. Depuis que les plantations de bananes nourries en subventions et les grands commerces ont poussé sur les terres jadis vouées à la canne à sucre, la ville s’est transformée en temple de la consommation. 
Le « Bar des amis du rhum » n’a pas pour autant perdu sa clientèle à l’exemple de Ben Soula quia gardé son habitude quotidienne, celle d’y venir pour honorer le rhum. Après une longue promenade dans les allées envahies d’herbes de l’usine sucrière en ruine, l’ancien commandeur d’habitation vient chercher dans l’alcool un illusoire réconfort. Il boit et boit encore, cherchant à respirer dans l’alcool le parfum de chacune des femmes qui, pendant ses années de pouvoir dans la plantation, se penchaient pour amarrer les bottes de canne à sucre, mère du rhum. Assis la tête inclinée tout près de son verre qu’il agite pour faire fondre le sucre, Ben Soula respire les vapeurs enivrantes qui s’en échappent. Brusquement il redresse le buste, tend les bras comme pour repousser un corps qui s’approche de lui, indifférent aux rires que provoque cet étrange comportement. Puis ses mains se déplacent au dessus du verre, suivant une courbe imaginaire qui ne laisse aucune ambiguïté. Il est seul avec ses fantaisies. Il se lève, court vers la sortie les bras tendus, comme pour retenir une présence. Il revient s’asseoir, en sueur, avale sans respirer trois autres punchs puis pose avec précaution le verre sur lequel ses yeux restent fixés. Les quelques clients présents, malgré la chaleur étouffante de ce mois d’avril, s’approchent, étonnés de le voir figé sur son siège. Il ne les voit pas. 
Le rhum l’a propulsé violemment au beau milieu d'une trace, à l’Habitation Békétué. Un endroit familier où il se sent si bien.Plaqué au sol par le choc, il ne cherche pas à se relever, il reste là immobile, profitant de son invisibilité pour revivre l’animation de la vie dans la plantation. Les coutelas le frôlent quelque fois dans leur danse d’antan, mais subjugué par le spectacle que lui offre sa position, il nargue le danger. Il la reconnaît, la voilà celle qui régulièrement vient s’asseoir au dessus de son verre, la visiteuse. Pas l’ombre d’un doute, un détail l’a trahie, un grain de beauté au milieu de la fesse gauche...

A suivre...
 
Lisa DAVID 
 
 
 

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