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Société

Steve Gadet découvre Haïti. Un premier voyage au pays de Toussaint Louverture, héros de la révolution anti esclavagiste (1791-1802).  Avec sa plume, il raconte, s’interroge, admire, et entre les lignes se dessine son affection pour la première république noire au monde. Il se souvient d’une remarque  faite un jour par un de ses grand frères, revenu d’un séjour en Haïti : « beaucoup de solutions sur notre devenir reposent sur cette terre haïtienne ».  Avec ces nouvelles pages, nous faisons avec lui, le voyage.

Haïti 9 Mai 2014

Je suis resté à l’hôtel ce matin, j’ai lu et écrit. Je suis allé en cours l’après-midi. Les étudiants étaient très motivés, intéressés et attentifs. L’éducation a une grande valeur. J’ai l’impression que ce que je leur communique leur permet de déchiffrer un univers qui les intéresse et leur sera profitable. Leurs questions et leurs remarques sont pertinentes. Ils vous font sentir le respect qu’ils ont pour votre fonction mais aussi pour votre professionnalisme.

Les voyages sont des moments de rencontre avec les autres. Ces autres vous renvoient à vous-mêmes, ce que vous êtes, de quoi vous êtes fait, ce que vous connaissez de vous. A la pause, l’un des étudiants m’a demandé qui était le président de mon pays. Je lui ai dit que nous n’avions pas de président. Il m’a demandé si nous avions des élections. Je lui ai expliqué le système politique que nous avions et notre statut de département. Il m’a ensuite demandé si nous avions des héros, des grands hommes. Je lui ai parlé de la résistance héroïque de Louis Delgrès et de Solitude en Guadeloupe, des mouvements indépendantistes, de ceux qui n’avaient pas accepté l’ordre dominant et avaient lutté pour plus d’émancipation pour nos gens.

Le soir, je suis allé à Delmas dans un centre culturel en face de la maison du grand écrivain Lyonel Trouillot qui était lui-même présent. Des personnes déclamaient des textes au micro de manière sublime dans une ambiance toute acquise aux belles lettres. Je suis redescendu à Port-au-Prince avec une joyeuse bande dont le chauffeur n’était autre qu’une  française blanche. Elle nous conduisait dans une jeep et avait l’air de bien connaitre l’endroit. Sa dextérité et sa témérité dans « Port-au-Prince by night » ont forcé mon admiration.

En revenant, j’ai été accueilli par un agent de sécurité armé d’un fusil à pompe. Ceux qui braquent en Haïti le font sérieusement. Ses mains étaient bien placées sur l’arme, prêtes à s’activer si les occupants de la voiture étaient des gens malintentionnés. Les agents en arme sont partout où il le faut. Une bombe lacrymogène ou un chien ne suffisent pas pour intimider les bandits et les faire réfléchir avant de se lancer. En roulant pour nous y rendre et pour y revenir, mes yeux étaient gourmands. Je tentais d’absorber tout ce que je pouvais pour me faire une idée du pays, des gens, de leur manière de vivre ensemble, leurs forces, leurs mœurs, leurs problèmes, etc…Je vois les traces du séisme, les tas de gravas ici et là, les voitures écrasées, les parties de maison reconstruites, les murs fendus et les emplacements vides. On ne voit plus les camps de sinistrés. L’administration les a enlevés du Champs de mars.

10 mai

Mon hôte m’a avoué être surpris de savoir que l’intervenant serait Guadeloupéen car, de mémoire, il a souvent entendu dire que les Guadeloupéens avaient peur de venir en Haïti. Ils voyaient plus souvent des Martiniquais et de rares Guadeloupéens. Il me l’a dit en souriant. Je savais quand même que des Guadeloupéens venaient en Haïti mais son affirmation doit contenir une parcelle de vérité. 

Chez nous, Haïti était toujours utilisé pour nous rappeler le sort qui nous attendait si nous voulions vraiment l’indépendance. Plusieurs générations ont grandi avec ce fantôme. J’étais bien content d’être de ceux qui montraient le contraire en venant au pays de Dessalines. Tous les jours, je lis « Le Nouvelliste », le quotidien de l’île qui vient de fêter ses 116 ans. Cela me permet de sentir sa respiration, de vivre un peu au même rythme que les Haïtiens, de mieux comprendre le pays, de prendre son pouls. Certaines rubriques me rappellent la réalité brutale du pays, que  je n’ai pas encore vue de mes yeux : l’instabilité politique presque permanente, la difficulté à gouverner, l’exercice de la souveraineté, la démocratie ô combien éprouvante et difficile à gérer, la criminalité féroce, les assassinats de policiers, la monstruosité des gangs, les défis de la production locale, les relations difficiles avec la République Dominicaine dans laquelle les Haïtiens sont indispensables mais indésirables, la vie culturelle et religieuse, la vie médiatique, la corruption, la présence internationale, la misère, la hiérarchie ethno-raciale et j’en passe…

Les nouvelles, écouter la radio et les conversations, marcher dans les rues, me rappellent les dures réalités du pays. Je me suis parfois demandé quelle devait être mon attitude, quelle manière écrire ce carnet. Chercher à expliquer ? Que montrer ? Le beau, le laid ? Comparer à ce qui se passe chez moi ? Me servir de mon voyage pour évoquer les défis de mes îles ? Ou simplement dire ce que je ressens au risque d’être incompris, ou d’en rajouter alors que mes impressions n’empêcheront pas la terre de tourner ? Toutes ces interrogations se bousculent dans ma tête. Je vais surtout essayer de traduire ce que je ressens et ce que j’entends, alors que mes doigts parcourent le clavier. La remarque de l’un de mes grands frères qui, lui avait déjà séjourné en Haïti m’a travaillé. Elle a même orienté mon séjour. Il m’a dit de profiter du voyage en gardant à l’esprit que « beaucoup de solutions sur notre devenir reposent sur cette terre haïtienne ».

En partant j’ai fait le plein de livres comme à chaque fois que je pars en voyage. Je comprends petit à petit que ce n’est pas un hasard si j’ai glissé dans le lot, « Cet Autre » de Ryszard Kapuscinki. Une analyse lumineuse du célèbre journaliste reporter sur l’autre, celui qu’on considère comme un étranger. Tour à tour nous nous retrouvons tous d’un côté ou de l’autre. Sa manière de voir en l’autre un beau défi à relever m’a beaucoup touché et inspiré. Je suis interpellé par le nombre d’établissements scolaires et universitaires qu’on trouve à Port-au-Prince.  Des écoles d’infirmières, des écoles de langues, des universités catholiques, privées, des centres de formation de cadres, des universités spécialisées dans le social, l’économie, l’agriculture. En Jamaïque, j’avais été frappé par le nombre impressionnant d’églises. En Haïti, plus particulièrement à Port-au-Prince, les espaces d’éducation sont très nombreux. J’ai lu la détresse, l’indifférence et la mort sur certains visages, sur les visages d’adultes et d’enfants. Certaines personnes ne vivent pas la pauvreté, c’est déjà beaucoup. Elles vivent une misère brutale et sans nom. Les murs et les portails très élevés qui entourent les maisons disent aussi quelque chose.  Leur hauteur parle de l’insécurité ou de l’envie de ne pas être envahi, dérangé,  lors de mouvements de foule.

J’ai marché sous le soleil chaud de Port-au-Prince cet après-midi pour aller au 6eme congrès universitaire de la Pastorale universitaire. Je me suis un peu perdu, j’ai paniqué pendant un moment,  mais après j’ai avancé à tâtons en faisant confiance à mon instinct et j’ai retrouvé mon chemin. J’étais obsédé par ma destination à atteindre lorsqu’un groupe de petites filles m’a accosté me demandant de leur acheter à boire. J’ai secoué la tête et j’ai continué ma route. Je me suis raidi sans raison et je l’ai beaucoup regretté. Leur visage est revenu à mon esprit sans cesse durant la soirée. Pourquoi n’avais-je pas saisi l’occasion de faire du bien ? J’avais honte. Même si j’ai demandé au Seigneur de me donner une autre opportunité, ma conscience ne s’est toujours pas allégée. J’ai demandé mon chemin plusieurs fois aux gens. La route a été plus longue que prévue. J’ai dû monter un gros morne sous le soleil de 14h. Je suis arrivé à destination littéralement en nage. An té ka swé kon kanari chatenn. A l’entrée, comme d’habitude, un vigile en arme, un gros fusil à pompe noir entre les mains. J’ai payé mes droits d’inscription et je me suis installé avec mon tee-shirt « Universitaires en mission » dans le dos et « Pastorale Universitaire » sur la poitrine. Chez nous, en Martinique et en Guadeloupe, nous n'avons pas l'habitude de voir ces mots et ces mondes associés, et cela peut choquer certains.

Pour éviter tout malentendu,  je dois dire que j'ai participé à ces moments de réflexion en mon nom propre, en tant qu'universitaire et en tant qu'homme d'église. Les échanges, les ateliers et les conférences ont tendu vers un seul but : encourager les jeunes universitaires chrétiens à s'impliquer personnellement et concrètement dans la société pour faire reculer la corruption et la violence. Idéal noble mais très difficile. J'ai été "bousculé" et enrichi. Tout ce que vous recevez comme information ou comme pouvoir vous confère une responsabilité plus grande envers la société. J’espère et je prie pour pouvoir traduire ces idées en action dans mes îles. Celle qui m’a le plus marqué, c’est la création d’une chaire universitaire dédiée spécialement à la violence. Dans nos sociétés souvent secouées par des actes de violence, il nous manque cette chaire sur chacun de nos campus afin d’avoir plus d’outils théoriques pour faire face à ces explosions de violence multiformes. C’est une problématique si importante qu’on ne peut pas ne pas l’avoir en bonne place dans nos cours, nos formations et nos laboratoires de recherche.

Nous devons être plus efficaces pour former nos jeunes professionnels à faire face aux problématiques liées à la violence et à la corruption. Avant de s’attaquer à un problème, il y a une phase d’observation intentionnelle, plus que des émotions ou de la curiosité. Puis après cette phase, doit se mettre en place une étape de formation pour aller sur le terrain et faire partie des solutions efficaces. La plupart des chrétiens étaient catholiques et fervents. Il n’y avait que de  jeunes universitaires chrétiens qui ne veulent pas rester dans leurs églises ou dans leur confort. Ils se savent investis de responsabilités dans l’amélioration des conditions de vie de leurs gens.

 

 

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