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Caraïbes

Jean Bernabé, dans son dernier ouvrage, La dérive identitariste, récuse le terme « identité » et ses dérivés quand ils sont appliqués aux peuples car l’immuabilité de ces derniers est une illusion. Parce que les peuples sont vivants, que leurs traits culturels (qui seraient au fondement de l’identité) évoluent, que ce qui les caractérise est fluctuant, Bernabé propose de remplacer la notion d’« identité des peuples » par celle de « spécificité ethnoculturelle », une expression qui dit la singularité sans la figer.  

Pourquoi ne faut-il pas figer la singularité collective ? Parce qu’en plus d’être fantasmatique,  « L’identité étant ce qui ne varie pas » (…), le fait de revendiquer une identité pour une communauté, loin de relier celle-ci aux autres, l’enferme dans un repli ». L’évolution des utilisateurs du mot témoigne de ce repli. Apparu à gauche, employé également par des colonisés soucieux de sauvegarder leur particularisme et par leurs défenseurs, l’expression est désormais revendiquée par l’extrême-droite qui, du fait de la mondialisation, se juge menacée par le migrant. Ainsi en France, l’un des mouvements les plus opposés à l’expansion de l’Islam (son logo officiel est un cochon) et du multiculturalisme, s’intitule « Bloc identitaire ». Et en Europe, la « Mouvance identitaire » caractérise une nébuleuse de mouvements racialistes ou ethno-différentialistes qui, toujours en contexte de globalisation, prétendent défendre les « indigènes européens blancs », pervertissant ainsi une idée déjà malheureuse.

Jean Bernabé reconnaît cependant chez les peuples une « invariance », laquelle ne relève que de la représentation, c'est-à-dire non pas de l’absolu mais de l’interprétation. Par exemple, la France, amputée de l’Alsace-Lorraine, s’en est trouvée modifiée sans pour autant disparaître de la carte des nations et des représentations internationales.

La vision d’une identité fixiste est une conception identitariste qui fut l’une des justifications de l’expansion coloniale européenne, et plus particulièrement française, laquelle entendait imposer aux groupes dominés le « bénéfice » de la culture du colonisateur et, in fine, la prétendue « identité » de celui-ci. L’incertitude en termes d’appartenance collective dans laquelle se trouve plongé le Martiniquais, s’origine dans cet assimilationnisme-là.             

La notion d’identité n’est pas seulement aberrante ou risquée. Elle est à certains égards, obsolète. La généralisation du mouvement des hommes, la systématisation des migrations et l’hybridation qui en découle, contredisent le concept. En effet, ce mouvement généralisé met en circulation des traits culturels durables qui ne sont plus digérés ou reconfigurés comme il y a cinq siècles, lors de cette précédente mondialisation que fut la créolisation. Car en l’absence de reformatage par la violence esclavagiste et en raison même de la facilité de circulation des hommes comme de l’information et de la formation, les éléments culturels amenés d’ailleurs (religieux, linguistiques, autres) ne subissent plus de rupture intergénérationnelle et peuvent donc se transmettre peu ou prou intacts. En s’ajoutant aux cultures d’accueil, ces traits importés accélèrent la mutation de ces cultures. Reste que ces éléments préservés par une conjoncture qui rend leur sauvegarde possible, sont parfois récupérés par des communautaristes dont l’existence est pour l’auteur un effet de l’identitarisme.    

 Dans l’histoire humaine, le sentiment d’identité collective s’est exacerbé quand, il y a plus de 10 000 ans, apparut en plaine d’Irak, l’agriculture, quand des groupes nomades, s’arrêtant de transhumer, s’approprièrent un sol pour le cultiver et s’assimilèrent à ce lieu. Aujourd’hui, le nomadisme a recommencé car les « sols à cultiver » sont dorénavant partout. Ce retour du nomadisme induit à la fois une remise en cause et une réactivation du mythe identitaire.

Ce livre, par ailleurs servi par une préface et trois postfaces remarquables, est donc à lire.

Gerry L'Etang

* La dérive identitariste, de Jean Bernabé, préface de Jean-Rémi Lapaire, postfaces de Robert Saé, Maurice Laouchez, Jean-Luc Bonniol, L’Harmattan, Paris, 201 p., 2016, ISBN : 978-2-343-09204-1. 20,50 €.

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