Parce que nous avons besoin d'une presse libre

Actualité

La Martinique va bientôt accueillir pour la première fois de son histoire une femme, au poste de Procureur de la République. Nommée par décret Décret du 31 mai 2021 portant nomination dans la magistrature et vu l'avis du Conseil supérieur de la magistrature, Clarisse Taron quitte la capitale française où elle occupait le poste d’Avocate Générale près la cour d'appel de Paris. Elle arrivera bientôt dans un pays sous tension, que son prédécesseur Renaud Gaudeul a contribué à augmenter par ses décisions répressives, allant jusqu’à s’attaquer aux avocats. Clarisse Taron connue pour son franc parler, a été Présidente du Syndicat de la Magistrature (situé à Gauche). Elle sait faire preuve de courage et a fait parler d’elle en 2013, quand elle a refusé la Légion d’honneur. Un geste révolutionnaire dans la magistrature française.

Quand Clarisse Taron refusa la Légion d'honneur, sous le titre : Le juge qui a dit non » le journal « Vosges Matin » écrivait le 19 janvier 2013 : 

« C’est un non-événement », soupire Clarisse Taron. Femme de tête et de conviction, la magistrate n’est pas du genre à refuser un combat. Elle possède un redoutable franc-parler allié à un humour ravageur. Cela n’empêche pas l’ex-procureur-adjointe de Metz, de retour depuis quelques jours au tribunal de Nancy en tant que vice-présidente, d’être un brin désarmée face à la controverse qui vient de lui tomber sur le coin de la figure.

Elle se retrouve en effet dans la lumière des médias pour avoir refusé de se faire remettre la Légion d’honneur. Comme le dessinateur Tardi. Mais il a donné, lui, une portée symbolique, proche du bras d’honneur, à son refus. « Il a une notoriété que je n’ai pas. Moi, je ne voulais pas attirer l’attention sur une décision qui est personnelle », confie Clarisse Taron.

Oui, mais voilà, ce n’est pas tous les jours qu’un magistrat refuse d’être décoré. Et pas n’importe quel magistrat. La néo-Nancéienne a 27 ans de carrière derrière elle. En Franche-Comté et en Lorraine. Son professionnalisme et son caractère lui ont valu d’être respectée, y compris dans des milieux pas forcément favorables aux juges, surtout engagés à gauche, comme elle.

Certains policiers, dont des durs de la BAC, se souviennent ainsi avec nostalgie de son passage au Parquet de Nancy entre 2003 et 2007. « Je n’ai fait que mon travail et je suis payée pour cela », relativise l’intéressée. Il est vrai que la Chancellerie l’a proposée pour la Légion d’honneur, non pas pour son boulot quotidien, mais pour son engagement au sein du SM, le remuant syndicat de la magistrature. »

 

   L’histoire ne dira peut-être jamais qui d’Emmanuel Macron ou de son Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Eric Dupond Moretti, a voulu que ce soit cette femme de caractère, atypique dans un monde de la magistrature ou l’obéissance est plutôt la règle, qui devienne Procureur de la République en Martinique. Nous avons parcouru la presse française pour mieux connaître le profil de cette magistrate de 60 ans qui a été présidente du Syndicat de la Magistrature de 2016 à 2017. Elle a succédé à Françoise Martres, la présidente qui a dû affronter toutes critiques et poursuites provoquées par la révélation du « Mur des Cons » par des journalistes en 2013.  Arrivée après cette tempête, Clarisse Taron assure sans peur la présidence de ce syndicat crée le 8 juin 1968, pendant la vague révolutionnaire. 

   Le 27 janvier 2016, la Garde des Sceaux Christianne Taubira remettait sa démission à François Hollande. La Guyanaise auteure de la loi du 10 mai 2001 reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme étant un crime comme l’humanité, ne supportait pas le virage sécuritaire du socialiste Président de la République, François Hollande. Un virage exprimé à travers une révision de la constitution sur l’extension de la déchéance de nationalité. On ne réalisait pas encore jusqu’où les idées d’extrême droite s’engouffraient. Le même jour le Syndicat de la Magistrature réagit dans un communiqué :

« Il y a déjà longtemps que ce gouvernement a démissionné en matière de justice. En renonçant à asseoir constitutionnellement son indépendance. En l’inféodant au ministère de l’intérieur. En entretenant la confusion entre justice et sécurité. En adoptant les réformes que les mêmes dénonçaient hier. 

Christiane Taubira a porté des méthodes novatrices de réflexion collective et défendu des valeurs essentielles, rappelant notamment que les mineurs soumis à la justice pénale sont avant tout des enfants en danger, que l’enfermement ne doit pas être la peine de référence et que la justice quotidienne doit avoir pour horizon la paix sociale. Mais sous son ministère, tandis que les réformes progressistes étaient enterrées, les mesures attentatoires aux libertés ont prospéré. 

La justice reste donc aujourd’hui dans une double situation de faiblesse. Au quotidien, praticiens et citoyens souffrent d’une pénurie de moyens matériels et humains, qu’un budget, même en légère hausse, ne résorbe pas. Institutionnellement, elle fait systématiquement les frais des arbitrages gouvernementaux. 

Jean-Jacques Urvoas, ardent promoteur d’une loi renseignement confiant toujours plus de pouvoirs à l’exécutif et membre de la délégation parlementaire au renseignement, semblait taillé pour l’Intérieur. Il vient d’être nommé garde des Sceaux. 

Gageons que sa pugnacité sera mise au service de la justice et des libertés ! »

 

 

   Interrogée par « France 5» en avril 2016 après une interview dans le « Journal du Dimanche » de Jean-Jacques Urvoas, ministre socialiste de la Justice successeur de Christiane Taubira, , décrivant une « situation de sinistre » et avouant que son ministère « n’a plus les moyens de payer ses factures », Clarisse Taron évoque la situation d’autres intervenants qui contribuent à la marche de la justice. Un syndicaliste CGT ne ferait pas mieux.

Le journaliste lui demande : « Vous êtes payés quand même » ?

Sans hésitation elle répond : « On est tout juste payé, en revanche on ne paye pas tous ceux qui travaillent pour nous. Ça fait bien du temps qu’on a du mal à payer les experts, les interprètes, médecins qui interviennent en garde à vue. » 

Quand le journaliste lui demande : « Et ils continuent à travailler pour vous ? «  

Elle répond sans détour : « Beaucoup arrêtent. Quand un interprète vous dit, il a six mois que je ne suis pas payé, il n’a plus tendance à venir faire ses fonctions dans un tribunal ou dans un commissariat. » 

La suite de l’interview qu’on peut voir ici se déroule sans langue de bois. Il faut avouer qu’on a vu « syndicaliste » plus prudent ! (https://www.youtube.com/watch?v=MFENeR7lM0o

   La nouvelle Procureure de la République de Martinique a pendant son mandat de présidente du Syndicat de la Magistrature, révélé un regard plutôt rassurant sur l’idée qu’elle se fait des libertés, de la justice. » 

   Le 19 juillet 2017,  Emmanuel Macron est au pouvoir depuis plus d’un an, le Sénat adopte largement le projet très controversé de loi antiterroriste voulu par le gouvernement. Alors qu'elle est avocate générale près la cour d'appel de Besançon et vient d’être nommée avocate générale près la cour d'appel de Paris, la présidente du Syndicat de la Magistrature réagit sur France Bleu Besançon :

Extraits : « Pour Clarisse Taron, présidente du Syndicat de la magistrature, c'est un recul et même un changement profond du droit. "On transfère des mesures de l'état d'urgence dans le droit commun pour pouvoir les appliquer tous les jours."

Des critères extrêmement vagues

Beaucoup de changements sont prévus. "Il y a d'abord les "visites" qui sont en fait des perquisitions administratives, certes autorisées par un juge mais sur des critères très flous." Il y a des "mesures de "surveillance", "ce ne sont rien de plus que des assignations à résidence" selon la magistrate. Décidées par le seul préfet à l'encontre de personnes qui pourraient constituer une menace pour la sécurité et l'ordre public, la formule est "extrêmement vague et ne concerne pas que le terrorisme".

"Atteinte aux libertés fondamentales"

Il y a aussi les périmètres de protection où l'on pourra interdire à certaines personnes d'entrer et organiser des fouilles et des palpations. "C'est une atteinte aux libertés fondamentales de l'individu pour un bénéfice plus qu'aléatoire" estime Clarisse Taron. "On ne peut pas rester éternellement sous le régime de l'état d'urgence, c'est son principe même, mais la loi française est déjà très étoffée contre le terrorisme, bien plus que d'autres pays européens. Ces changements auront des conséquences pour les citoyens alors que le renforcement de la lutte judiciaire contre le terrorisme a porté ses fruits."

Vers un Etat policier ?

La présidente du syndicat de la magistrature rappelle que les attentats déjoués dernièrement ne l'ont pas été grâce aux mesures que l'on veut instaurer dans le droit commun mais grâce au travail d'enquêteurs. "Il faut donc étoffer les services de renseignements et renforcer les moyens de la justice antiterroriste, mais aucune de ces mesures ne pourra éviter un attentat."

Certaines restrictions sont prises à l'encontre de personnes en raisons de supposées pensées qu'elles auraient.

Et l'avocate générale de la cour d'appel de Paris va plus loin. Pour elle, la France est en train de devenir un Etat policier : "Certaines mesures sont prises sans l'intervention d'un juge, et certaines restrictions sont prises à l'encontre de personnes en raisons de supposées pensées qu'elles auraient, ce qui me paraît dangereux". » (http://www.informaction.info/iframe-clarisse-taron-la-france-prend-le-chemin-dun-etat-policier)

Le 18 octobre 2017, la présidente du Syndicat de la Magistrature adressait une lettre ouverte à la Gardes Sceaux, Nicole Belloubet, pour s’étonner de son silence après que « plusieurs dizaines de fonctionnaires de police de l’office central de répression du trafic illicite de stupéfiants ont symboliquement décidé de « rendre les armes » :

Lettre ouverte

Madame la garde des Sceaux,

    « Il s’est produit, lundi 16 octobre 2017, un événement notable: plusieurs dizaines de fonctionnaires de police de l’office central de répression du trafic illicite de stupéfiants ont symboliquement décidé de » rendre les armes » et ont fait savoir, dès le lendemain, aux juges d’instruction parisiens chargés de la lutte contre a criminalité organisée qu’ils refusaient dorénavant d’effectuer dans des dossiers en cours, le moindre acte d’enquête.

En cause : les mises en examen de plusieurs fonctionnaires de ce service dans différentes enquêtes, suivies pour l’un d’entre eux, du retrait de son habilitation d’officier de police judiciaire.

Deux syndicats de police ont publiquement appuyé les pressions ainsi exercées sur les juges d’instruction. Comme souvent en pareil cas, ce bras de fer brutal n’a suscité aucune réponse de l’institution judiciaire laissant prospérer le fantasme dune magistrature hors de contrôle bridant une police qui, elle, assurerait par tous la protection des citoyens contre la délinquance organisée.

Ces façons de procéder de la part d’un service d’enquête qui revendique ainsi pour lui- même des formes d’impunité inacceptables dans une démocratie, appellent pourtant une réponse forte dénonçant les pressions exercées sur les magistrats chargés de ces enquêtes difficiles. L’indépendance de la Justice est un bien précieux qui garantit à chaque citoyen mis en cause – policiers compris – de bénéficier d’une enquête fondée sur des preuves régulièrement rapportées et de la possibilité d’exercer des recours juridictionnels.

Pour l’heure, vous avez choisi de garder le silence – ce silence auquel vous nous avez déjà habitués dans votre relation avec le ministre de l’intérieur. Les magistrats ne comprennent pas que, devant le spectacle affligeant qui se donne à voir depuis lundi, une parole politique ne vienne pas rappeler les policiers à leur mission : appliquer la loi, sous l’autorité des magistrats qui dirigent les enquêtes qui leur sont confiées.

Nous souhaitons évoquer avec vous dans les plus brefs délais cette situation, qui met en péril à court terme l’action des magistrats spécialisés des JIRS, JIRS dont la plupart connaissent ou ont connu dans un passé récent, contrairement à ce qui est affirmé par les policiers, de graves difficultés avec cet office central.

Nous souhaitons ainsi revenir sur les voies de renforcement du contrôle de la mise en œuvre de certaines techniques d’enquête, qui, dans le cadre juridique actuel, ouvrent la voie à des dérives, et plus généralement sur les rapports entre Police et Justice. C’est la raison pour laquelle nous vous demandons de nous accorder un entretien.

Compte tenu de la gravité de la situation, vous comprendrez que nous rendions ce courrier public.

Nous vous prions d’agréer, Madame la Garde des sceaux, l’expression de notre vigilante considération. »

 

   En découvrant le profil de Clarisse Taron on ne peut que s’interroger. Pourquoi le pouvoir macronien l’a-t-il choisie pour la Martinique ? Pour se débarrasser d’elle dans la Métropole où la Police soutenue par l’extrême-droite ne supporte plus la Justice ?   

   Peut-être une tentative de donner confiance dans la justice aux Martiniquais ?  Une volonté de faire baisser la pression autour du Tribunal de Fort-de-France où des violences policières soulèvent depuis quelques mois une colère qui ne cesse d’augmenter ?

   Emmanuel Macron aurait-il compris que la répression policière et les coups de boutoir de la Justice ne peuvent arrêter le vent de contestation, de colère qui monte dans la jeunesse de ce pays de chômage, de pwofitation, d’injustices ? 

Le pouvoir parisien a-t-il compris qu’on n’agenouille pas aussi facilement un peuple qui s’est construit dans la révolte pour sa liberté ?

Puisque qu’on a toujours besoin de rêver !

   Madame la Procureure découvrira un peuple accueillant qui comme la Montagne Pelée, ne dort pas vraiment. Un peuple empoisonné qui dans ses derniers sursauts peut surprendre.

   La Martinique découvrira pour la première fois une femme à la tête du Parquet mais aussi une magistrate qui avec sa haute idée de la justice et des libertés, risque de déplaire dans la colonie. Les derniers maîtres de l’habitation qui ont leur entrée à l’Élysée n’accepteront pas que les habitudes changent, ils décrocheront leur téléphone. Yves Jégo, ancien ministre des dernières colonies, qui a immortalisé son expérience dans son livre « 15 mois, 5 jours entre faux gentils et vrais méchants » (Grasset), s’en souvient.

Lisa David

 

Site de presse en ligne
ISSN 2726-0100

Aidez Freepawol

pour une presse libre

Dans la même rubrique...

Tous les élus vous diront qu’ils aiment la jeunesse du pays, mais difficile d’y croire quand on apprend que depuis des années, la Région Martinique présidée par Serge L

Entre l'Espace Sud et la Société de restauration collective Datex, de Muriel Palandri, la justice tient la louche.

Pages

1 2 3 4 5 »

Articles récents

Élections ou pas les brigades financières continuent à fouiller dans les magouilles politiques qui pourrissent le pays…

La Martinique va bientôt accueillir pour la première fois de son histoire une femme, au poste de Procureur de la République.

C’était Samedi 25 avril à Fort-de-France, le rassemblement condu

En grève depuis une semaine, les lycéens en classe de 2BTS MHR Management en Hôtellerie-Restauration du Lycée Nord Caraïbe de Bellefontaine ne savent plus à quel saint se vouer, face au lourd silen

Le Galion retire de la vente, de facon immédiate, du sucre venu d'ailleurs pour cause de présence de corps étrangers métalliques. Le Martiniquais découvre à cette occasion que son sucre n’est pas s

Pages

1 2 3 4 5 »