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Lors de cette fameuse soirée du Mardi 28 janvier 2020, n’en déplaise à ceux qui aiment que les gens s’organisent autour ou avec eux, j’ai vu une jeunesse martiniquaise auto-déterminée. J’ai senti une grosse énergie, une détermination à secouer le statuquo. J’ai entendu des mots forts, des convictions. Le centre de la terre n’était pas dans une capitale européenne ou américaine. Le centre, ce qu’on prenait comme repère c’était nous. Pas n’importe quel nous, ce grand nous formé par la grande diaspora noire mais aussi par la grande famille des humiliés qui comprend des personnes venant de tout l’arc-en-ciel ethnique. 

 

J’ai entendu des jeunes qui n’avaient pas peur de dire tout fort ce que leurs parents ont pensé sans jamais avoir osé le dire. J’ai entendu des orateurs et des oratrices lancer des défis, parler avec leurs tripes.

Il s’en trouvera des gens, des voix pour nous prendre de haut et dévaluer cette rencontre. Mais encore une fois, si vous refusez de comprendre ou de voir, si vous refusez de regarder avec d’autres lunettes que les vôtres, rendez-vous aux prochaines échéances ! Continuez à utiliser les mêmes logiciels pour analyser. Continuez à penser à partir de vos angles de vue, à partir de vos grilles d’analyse, à partir de vos ordinateurs et à partir de vos maisons. 

Des gens comme vous, aux Etats-Unis, n’ont pas vu venir Trump à la tête de la Maison Blanche. Des gens qui vivent en pensant que leur thermomètre ne fait jamais d’erreur. Attention, je ne fais pas cette remarque pour valider Donald Trump ou quelqu’un comme Marine Le Pen. Je dis simplement que même si les élites minimisent les sentiments des populations, cela n’empêche pas à certains évènements d’arriver. Il faut sentir ce qui se passe à partir des mouvements populaires. Chez nous, nous avons bien affaire à un mouvement populaire. Nous ridiculiser ne servira à rien. Parler de nous en vous bouchant le nez ne servira à rien. Il n’y a pas qu’une seule façon d’être Guadeloupéen.ne. Il n’y a pas qu’une seule façon d’être Martiniquais.e. Il n’y a pas qu’une seule façon d’être Réunionnais.e. Il n’y a pas qu’une seule façon d’être Africain.e. Il n'y a pas qu'une seule façon d'être Guyanais.e. Il n’y a pas une solution et une méthode unique pour résoudre nos problèmes. Jay Asani l’a rappelé avec beaucoup d’aplomb et d’intelligence. On peut d’ailleurs entre nous avoir des divergences. J’en ai mais il nous faut trouver des moyens d’en discuter pacifiquement et respectueusement si possible hors médias, hors écran et hors réseaux sociaux. Combien de mouvements de contestation ont été gâtés de l’intérieur à cause de la médisance, de l’acrimonie, des malentendus et de la jalousie ? Kémi l’a rappelé. Nos ennemis les plus coriaces sont ces sentiments négatifs présents en nous et entre nous.

Si j’ai été bousculé par certains propos, si d’autres m’ont galvanisé, m’ont fait me lever de mon siège, applaudir, hurler ou siffler, certains n’ont pas reçu mon adhésion et cela n’enlève rien à la puissance du moment. Ce qui était le plus important mardi, c’était l’unité de nos peuples. Le peuple de la Martinique, de la Réunion, de la Guyane, de la Guadeloupe et nos frères et sœurs d’Afrique représentés par Kemi. 

En effet, à ceux qui se demandent ce qu’il vient faire là, Jay Asani a bien répondu. Il a sa place ici parce que la domination dont on veut se débarrasser, il la connaît et c’est celle qu’il combat également avec beaucoup de vigueur. Son nom est radioactif pour beaucoup. L’erreur que commettent certains c’est de croire que nous devons obligatoirement avoir tous les mêmes ennemis et les mêmes alliés. Non ! Awa ! C’est comme lorsque Nelson Mandela est sorti de prison et qu’un journaliste américain lui a demandé pourquoi il ne rejetait pas l’amitié du Colonel Kadhafi. Mandela lui a répondu avec  le calme et la conviction de fer qu’on lui connaissait que ceux qui sont présents dans nos luttes sont nos amis même s’ils sont vos ennemis. Nous n’avons aucune obligation d’avoir les mêmes alliés. On peut se parler mais les gens ne nous diront pas qui nous devons avoir comme alliés. La jeunesse du pays sait très bien qui se bat à ses côtés. 

Les renseignements généraux avaient de quoi travailler mardi. Cette unité dans la salle n’est pas une bonne nouvelle pour tout le monde. Le prix exorbitant des billets pour sortir de la Guyane, de la Réunion, d’un pays d’Afrique ou encore de la Guadeloupe montre bien que ce n’est pas dans l’intérêt des puissants que nos peuples puissent échanger, commercer, se voir facilement. Comment ça se fait qu'aucune ligne directe n'est disponible pour aller dans un pays africain ou pour en venir et aller dans la Caraïbe ? Un vol qui mettrait quatre heures au départ de Fort-de-France se transforme en deux jours en passant par Paris ! Mais ça aussi, il va falloir que ça change. Ce que nous avons vu et entendu mardi, c’est le fruit de nouvelles façons de faire de la politique, de nouvelles façons de porter sa part de progrès dans la vie de la cité, dans la vie du pays. De Moun Gwadloup aux 500 frères en passant par Urgences Panafricaines et le Collectif qui organise les boycotts en Martinique. 

Il faut saluer le travail puissant d’un accoucheur d’âmes qui a été cité par beaucoup d’orateurs et par une oratrice comme une inspiration, comme celui qui a allumé la flamme de l’écologie, de la préservation de nos écosystèmes chez eux, comme celui qui l’a nourri. Je parle de Garcin Malsa. Garcin, que j’apprends encore à connaître porte la marque des grands. Il ne considère pas que la jeunesse est une menace pour lui. Au contraire et ça c’est formidable ! Le grand homme donne à qui veut, parle à qui veut, prend son téléphone pour rallier à lui, à la cause des jeunes. J’admire cette capacité trop rare en politique. La soirée était en son honneur et on comprend bien pourquoi. 

Celle qui était absente mais en même temps tellement présente, c’était Anicia Berton. Notre grande ou petite sœur a été une source d’inspiration pour beaucoup. On dirait que l’esprit de Lumina et de Solitude vit en elle. Son audace, son intelligence et son courage ont allumé la flamme de beaucoup de jeunes, des hommes et des femmes, au pays. Depuis son lit d’hôpital, j’espère qu’elle a ressenti l’amour et la force que nous avons pour elle. Je revois Anicia avec sa verve, sa voix qu’elle ne retient jamais peu importe l’endroit. J’entends les mots qui sortent de sa bouche lors de certains blocages comme des orages et des éclairs. Des mots intelligents et impertinents. Des mots wòch et des mots volcans. Des mots articulés crachés au visage des puissances d’argent aux Antilles. Des mots pour défendre les victimes du scandale du chlordécone. Des mots pour fortifier les petits bouts de bois de dieu. Des mots pour donner de l’audace aux petits.

A côté des réclamations de justice et de responsabilité, j’ai entendu des appels à la responsabilité. Pour ceux et celles qui veulent aller vers l’indépendance, il va falloir parler du comment et surtout de l’après en termes concrets. J’en ai assez des slogans et grands mots qui ne se traduisent pas dans notre façon de vivre au quotidien. Il nous faut continuer à traduire nos grands idéaux dans nos petits choix quotidiens. 

Je suis en faveur d’un projet qui nous permet de générer de nouvelles recettes fiscales sur place, de les garder surtout. C’est possible. Je suis en faveur d’un projet qui permet de garder nos acquis sociaux et de bonnes infrastructures. Il n'y a aucune honte à vouloir vivre dans un pays qui sait protéger son peuple des ouragans de la vie. Nos ancêtres ont payé le prix de cette protection par leur sang, leurs larmes et leur sueur. J’en ai assez qu’on agite des fantômes qui ne nous font pas avancer concrètement, des postures qui nourrissent nos égos mais qui ne se transforment pas en vague, en tsunami politique. Je suis en faveur d’un projet qui nous permet d’avoir nos propres drapeaux officiellement. Un projet qui nous permet d’avoir encore plus d’impact sur les contenus scolaires. Ce n’est pas rien. Un projet qui nous permet d’avoir les clés de notre cuisine économique, un projet qui nous permet de mieux protéger nos producteurs locaux, nos pêcheurs, nos éleveurs et d’aller vers l’autosuffisance alimentaire. Ce projet a un nom institutionnel. C’est le statut de Pays et Territoires d’Outre-Mer (PTOM) comme le Groenland, comme Saint-Pierre et Miquelon, comme les Iles Canaries, comme Saint-Barthélémy. Pas besoin de signer un acte de divorce mais simplement redéfinir les contours de notre contrat avec l’Europe et la France. Sortir des injonctions, sortir des traités foireux qui mettent nos économies à genou en avantageant  quelques gros acteurs.

Quand les gens se lèvent contre ce système, quand ils s’unissent contre les forces de la mort, les médias vont hurler au scandale alors que leur vraie peur c’est le potentiel d’unité du peuple. C’est dans l’intérêt des puissants locaux et nationaux que la population reste atomisée, isolée et divisée. Il devrait y avoir des cris contre un système perverti qui ose se décrire comme étant juste, des cris de rage contre ceux qui restent silencieux face à de tels dénis de droits. La rencontre du 28 janvier 2020 représente l’éruption de jeunes qui voient clairement que le système n’en a rien à faire d’eux. Le 28 Janvier était un signe avant-coureur des choses à venir. Plusieurs de mes connaissances présentes m’ont dit avoir ressenti la même chose : l’envie de s’investir plus et de prendre part aux actions de contestation. Je leur ai dit « Oui ! ». Le pays a besoin de tous ses enfants et chacun de ses enfants porte en lui une partie de la solution. Chacun de ses enfants représente une force pour faire tomber le mur de la domination et de l’immobilisme. Bien que je sois un spécialiste des mots et des idées, ce combat ne se gagnera pas seulement avec des mots sur papier, sur les réseaux ou dans nos bouches. Souvenez-vous du 28 janvier 2020 et venez plus nombreux lors des prochaines actions pour transformer cette énergie en actions concrètes...

Fola Gadet, activiste et écrivain

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